Du livre "L'Ombre du Vent" par Carlos Ruiz Zafón

 Du livre "L'Ombre du Vent" par Carlos Ruiz Zafón


    En dépit de toute la fainéantise dont j'ai souffert en termes de lecture depuis le début de cette année 2026, je me réjouis de pouvoir dire que j'ai terminé ce roman volumineux, on dirait plutôt une brique épaisse, de Carlos Ruiz Zafón au bout d'une lecture qui a duré presque une demie-année. Au demeurant, ce retard s'explique en partie par le fait que L'Ombre du Vent (La Sombra del Viento) est le deuxième ouvrage littéraire que j'ai lu entièrement en espagnol après La Celestina, l'unique œuvre de Fernando de Rojas. Ainsi me félicite-je de cet accomplissement personnel quoi qu'il en soit. 

    Pour autant, je me dois d'avouer que L'Ombre du Vent a été pour moi un chef-d'œuvre incontestable dans le genre mystère grâce à sa narration  à la fois palpitante et fluide. Malgré un début lent à l'apparence anodine, il est parvenu à me surprendre de plus en plus avec des tournures inespérées à mesure que j'ai avancé dans les pages vers sa fin littéralement abasourdissante en bon français.


    Il s'agit du premier livre de la série Le Cimetière des Livres Oubliés dont je vais bientôt commencer le deuxième : Le Jeu de l'Ange (El Juego del Ángel). Quant à son auteur, Carlos Ruiz Zafón, il est l'un des écrivains les plus doués de la littérature contemporaine espagnole qui peut prétendre au titre de meilleur écrivain du siècle les doigts dans le nez, voire rivaliser avec les plumes légendaires telles que Victor Hugo, Jane Austen, Jack London ou Fiodor Dostoïevski. Ayant fait ses débuts avec son premier roman Le Prince de la Brume (El Príncipe de la Niebla) paru en 1993, il a accédé à la notoriété avec son livre en question, L'Ombre du Vent, paru en 2001 qui a été un franc succès avec un tirage de 25 000 d'exemplaires dans 36 langues différentes. Les lecteurs des quatre coins du monde, y compris moi désormais, ont été véritablement envoûtés par son style et scénario, et ce à juste titre.

    Pour résumer, L'Ombre du Vent se déroule dans la Barcelone des années 1940 suivant la guerre civile espagnole. Daniel Sempere, le fils adolescent d'un libraire et orphelin de mère, est emmené un jour dans le Cimetière des Livres Oubliés qui est une bibliothèque contenant des livres particuliers voués à l'oubli. Cependant, la règle coutumière stipule que chacun a droit à ne choisir qu'un livre au juste à condition de le garder pour toujours. Daniel opte pour un livre appelé L'Ombre du Vent dont le dernier exemplaire sur Terre est le sien à son insu, écrit par un certain Julián Carax. Profondément fasciné par sa découverte, il veut explorer encore plus en profondeur cet auteur et ses pépites. À son grand dam, il n'arrive jamais à trouver la copie d'une autre œuvre de Carax malgré tous ses efforts. Il apprend par la suite l'existence d'un gredin criminel au visage brûlé qui se fait passer sous la fausse identité de Laín Coubert, un personnage fictif symbolisant le diable dans le roman de Carax. À ce qu'il paraît, Laín Coubert dédie tout son temps à chercher et à brûler les livres dudit auteur. Intrigué par ce qu'il a appris, il ne peut s'empêcher de creuser davantage dans ce mystère pour pouvoir le percer et il finit par se retrouver au milieu d'une trame d'une série d'événements pleins de romantisme, de trahisons, d'exils, de meurtres et voire d'assassinats. En fin de comptes, Daniel parvient à déceler la vie de son nouvel écrivain préféré peu à peu grâce à un événement ponctuel de grande envergure que je voudrais me garder pour ne pas vous ruiner l'expérience délicieuse de cette lecture piquante.

    S'il faut commenter le style littéraire de Carlos Ruiz Zafón, j'assimile son récit plutôt à une piste aérienne dont il profite lentement mais en accélérant de plus en plus pour construire le fondement sur lequel il base le dénouement avant le décollage. Les premiers chapitres sont copieusement descriptifs mais le début du livre est à peine parsemé çà et là de faits captivants qui servent d'accroche mais le mystère ne se laisse pas percer sitôt. En vue de l'entrelacement futur des personnages, il présente l'univers de différents angles sans les réunir forcément au premier abord. Il ne lasse pas le lecteur, mais il le prépare pour quelque chose de plus grand.

    Vers le milieu du livre, la brume du mystère s'intensifie et la tension monte à travers de nouvelles révélations. À titre d'exemple, il connaît par hasard l'inspecteur Fumero et sa malveillance qui l'a conduit à de nombreuses malices pendant qu'il se renseigne encore à la vie de Carax en s'immisçant dans les affaires de ses proches d'antan. Quoiqu'il en soit, il garde le point culminant pour la fin où tout se déchiffre plus vite que l'on espère. L'apogée du récit survient d'ores et déjà à la fin de tous les livres ; néanmoins, le dénouement dee L'Ombre du Vent était bien plus véloce que la moyenne. 

    D'un point de vue linguistique, son espagnol est limpide mais reste littéraire, ce que je qualifierais de spectaculaire pour mon goût, car son vocabulaire ne m'empêchait de progresser fluidement dans le livre en dépit de l'usage de mots littéraires épars. Compte tenu de l'époque où Carlos Ruiz Zafón élabore ses œuvres, c'est-à-dire dans les années 90 et 2000, son espagnol est clairement moderne, à coup sûr, également peu confus contrairement à Quevedo, par exemple, à cause de la désuétude de certains mots obsolètes mais l'usage dont il en fait est honnêtement astucieux dans toute l'acception du mot. En tant que langue, l'espagnol dispose d'une grammaire simple et d'une syntaxe flexible, ce qui peut sembler parfois insipide pour ceux qui sont habitués à la complexité de la grammaire française avec tout un tas de concepts particuliers tels que la double négation, les pronoms adverbiaux, les abréviations des prépositions et leur fusion avec d'autres mots... Néanmoins, Carlos Ruiz Zafón parvient magistralement à élaborer un récit littéraire frappant qui est un vrai délice à lire.

    Un autre point notable à remarquer est le lieu de déroulement des événements : Barcelone. L'une des multiples raisons pour lesquelles je qualifie Jack London de mon écrivain préféré est l'immersion et le voyage spirituel qu'il nous fournit dans ses livres. Avec l'Appel de la Forêt ou le Croc Blanc, nous voyageons vers les forêts boréales sauvages et enneigées du Canada tandis que nous faisons un tour du Pacifique à partir de la baie de San Francisco dans Le Loup de Mer. Idem, Carlos Ruiz Zafón laisse pareil effet pour Barcelone, indélébile et mémorable. Pour un lecteur attentif qui lit en s'attardant sur les lieux cités dans le livre, Barcelone devient de plus en plus familier. Vous apprenez le café Els Quatre Gats, le fort de Montjuïc, la Rambla, la colline de Tibidabo ou la Porte de l'Ange. Vous voyagez à travers une vraie Barcelone qui existe encore et ce réalisme adoucit la lecture encore plus.

    En dernier point, je tiens également à souligner certains défauts. Par exemple, certains détails anodins ou certains événements de petite envergure qui se produisent au début du livre sont parfois contredits par les événements du milieu o de la fin du livre, ce qui cause confusion et incohérence bien qu'il s'agisse d'événements mineurs qui ne touche aucunement au développement général de l'histoire. Quoi qu'il en soit, il est vrai que je me suis posé plusieurs questions et j'ai mis en cause certaines choses pour lesquelles je n'ai jamais obtenu de réponse au fil du roman.

    À titre de conclusion, il me paraît convenable de tout résumer en affirmant que l'Ombre du Vent fera, d'ici quelques temps que je ne puis deviner comme un voyant, son entrée dans le palmarès des meilleurs ouvrages de la littérature espagnole du siècle actuel. Sa créativité et son réalisme qui œuvrent ensemble au sein d'un récit qui paraît paranormal au début pour vous laisser petit à petit percer ses mystères tout en vous faisant voyager à travers la Barcelone d'après-guerre et vous faisant part de la Guerre Civile qui a déchiré le pays à la fin des années 30, ce qui aurait en effet marqué un tournant pour la plupart des personnages présents dans le roman. Il me tarde définitivement de lire ses autres ouvrages que j'ai achetés presque en vrac mais j'ai d'autres priorités dans la queue. Ainsi mettrai-je un peu de temps à revenir sur ce grand écrivain. 

    En peu de mots, l'Ombre du Vent est indubitablement le choix par excellence pour ceux qui cherchent un récit fortement littéraire plein de mystères proche des romans policiers avec un grain de classicisme malgré son caractère contemporain puisque la plume de Carlos Ruiz Zafón réconcilie avec grande habileté un vocabulaire littéraire avec une narration simpliste au sein d'un livre de mystère et de drame. 

Carlos Ruiz Zafón ( 1964 - 2020 )

    Hommage à Carlos Ruiz Zafón : Né le 25 septembre 1964 à Barcelone, il a fait ses débuts dans la littérature en 1993 avec son premier roman Le Prince de la Brume et il a connu la notoriété grâce à sa série Le Cimetière des Livres Oubliés dont le premier livre L'Ombre du Vent a paru en 2001. Il a exercé le métier de scénariste dans l'industrie cinématographique après son emménagement à Los Angeles au début des années 1990. Le 19 juin 2020, il est malheureusement décédé de cancer colorectal, laissant derrière lui un grand corpus littéraire qui nous rappellera son nom pour toujours.

Je vous remercie de votre temps dédié à cette lecture,
Athel.
     

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